
"Il n'y a jamais de bon gouvernement.
Il faut toujours faire avec des hommes qui sont là, démocratiquement."
Jean Monnet
Jean Monnet demeure pour les historiens un personnage qui échappe aux classifications traditionnelles. Quel genre d'homme était Jean Monnet ? C'était un personnage historique qui n'a jamais cessé de croiser et d'influencer les événement déterminants qui ont marqué le XXème siècle. Il était petit, avait une stature de paysan, une tête large, de grands yeux brun foncé et pétillants. Jean Monnet était un gentleman farmer ancré dans le terreau de son terroir, habitué aux longues maturations du cognac, amoureux du silence et détestant parler en public. En ce sens, il a obéi à sa nature et ne pouvait pas être un chef d'état ou un ministre charismatique. Il jouait dans l'ombre car c'est la qu'il se sentait le plus utile et le plus fort. Question de pragmatisme. Il n'était impressionné par rien. S'il était aussi efficace, c'est qu'il avait évalué de façon réaliste ses propres talents et la manière de les utiliser afin de résoudre les problèmes qui l'intéressaient.
Jean Monnet n'a laissé en héritage ni potions magiques ni dogmes, mais un esprit et une démarche. Si on essaie de disséquer les grandes actions de sa vie, on y retrouve des schémas d'action que l'on peut synthétiser en une " stratégie du succès " ou en une " méthode Monnet ". S'il est capital pour les jeunes générations d'aujourd'hui et de demain de s'inspirer de Monnet, il est clair que l'on ne s'improvise pas Jean Monnet. Le personnage est si unique que son exemple est très difficile à suivre.
Sa méthode, s'il y en a une, est celle du bon sens et de la simplicité au service de son génie en matière de vision et de synthèse des problèmes. C'est une alchimie identifiable mais rarissime. C'est celle qui pousse à faire le bon geste au bon moment au bon endroit…. Monnet avoue dans ses Mémoires que " sa méthode de travail transgresse les hiérarchies et bouscule les routines ". C'est bien là la source de son pouvoir. Avait-il un secret ? Oui, laisser aux responsables le crédit des idées qu'il leur avait inspiré.
Toute sa vie, il ne fera qu'une chose à la fois ; vis-à-vis de tout ce qui n'est pas du domaine de ses préoccupations, sa capacité d'indifférence sera toujours considérable. " Dans le monde ou j'ai grandi on ne faisait qu'une chose à la fois avec concentration et lenteur : c'est la seule façon de faire un bon produit " disait-il. Vive, son intelligence ne s'applique qu'au champ du réel et du possible.
Beaucoup ne sont pas parvenus à comprendre le don instinctif de Monnet pour saisir l'essentiel d'un problème en laissant aux spécialistes l'élaboration technique et la coloration philosophique. Les plus perspicaces seulement percevaient sa force naturelle et ils étaient prêts à s'atteler à leur travail avec loyauté et efficacité. Jean Monnet savait simplifier les données les plus compliquées, pour trouver le levier sauveur à mettre en mouvement le plus vite possible, en concentrant à l'extrême sur lui ses forces de persuasion et d'action.
Il choisissait des partenaires du même métal que lui. Il jugeait les hommes d'un coup d'œil sur leurs premiers gestes et leurs premiers mots, se trompant rarement . Il avait des antennes partout dans le monde, des avocats, des hauts fonctionnaires, des industriels, des banquiers, des éditorialistes qui deviendront comme lui, des acteurs respectés de la scène internationale. " Jean Monnet va nouer des amitiés qui se révèleront indéfectibles : Elisha Walker, président de la Blair & Co lui fait découvrir l'univers de la banque et lui permet d'élargir son cercle de relations en Amérique. Le juriste, homme d'affaires et futur ambassadeur à Mexico, Dwight Morrow lui souffle la fameuse formule " Il y a dans le monde, deux catégories d'hommes : ceux qui veulent être quelqu'un et ceux qui veulent faire quelque chose " et Jean Monnet d'ajouter qu'il a choisi la deuxième parce qu'on y trouve " moins de concurrence ". Le très renommé journaliste Walter Lippman lui entrouvre le monde de la presse d'outre-atlantique. On citera John Mc Cloy, le conseiller écouté de tous les présidents, de Roosevelt à Kennedy, John Foster Dulles, futur secrétaire d'Etat du président Eisenhower. En Europe il pouvait compter sur Paul Delouvrier, Etienne Hirsh, Max Konhstamm, Pierre Uri, François Fontaine, Chamberlain ou encore François Duchene.
Monnet avait l'art d'entrer dans la confiance des éminences grises ce qui lui permettait d'atteindre les premiers rôles. En Angleterre, il sait que Churchill n'écoutera qu'un premier ministre, alors il passe par Desmond Morton le légendaire secrétaire particulier de Churchill. Aux Etats Unis, Roosevelt a toute confiance en Monnet. Monnet parvient même à sympathiser avec le confident le plus proche du président américain, Harry Hopkins alors que beaucoup éprouvaient une violente antipathie à l'égard de ce dernier. Ainsi Jean Monnet devient l'ami des puissants de ce monde.
Lors de ses séances de travail, Jean Monnet écoutait en silence les exposés de ses collaborateurs. Parfois, certains avaient l'impression que son intérêt faiblissait , il demeurait rêveur, les yeux " en dedans ", puis il se réveillait, pointait le doigt vers un de ses interlocuteurs : " Répétez ce que vous avez dit tout à l'heure. " L'interpellé s'efforçait de se retrouver dans ses improvisations mais on ne le lâchait pas. " Non, non, pas ça ! Répétez ce que vous avez dit auparavant … " Et il s'obstinait jusqu'à satisfaction. Monnet lui essorait le cerveau puis la délibération reprenait. Avant toute décision, on dressait minutieusement la liste des personnes dont l'accord préalable apparaissait nécessaire pour le succès de l'entreprise.
Il parlait en trébuchant sur les syllabes, se reprenait pour affiner son expression, se taisait à nouveau pour réfléchir encore, puis, soudain il disait : " Il faut vérifier cela, appeler untel " En conclusion, Monnet demandait à ses collaborateurs une note brève et précise. Elle n'était jamais ni assez brève ni assez précise. Il la faisait rédiger à nouveau trois fois, cinq fois, autant de fois qu'il l'estimait utile, jusqu'à ce qu'elle lui parut au point, à la virgule près. Il estimait qu'un texte n'était convaincant que s'il était rédigé spécialement pour son destinataire ; de sorte qu'il fallait établir autant de versions que d'interlocuteurs.
Son sens de la persuasion et son pragmatisme étaient inégalables. Il arrivait au terme de sa réflexion quand il était assez convaincu lui-même pour être assuré de convaincre. Il restait ensuite à convaincre la bonne personne au bon moment.
Pour passer à l'action, Monnet a toujours fait bon usage des crises. " Dans la crise, les gens ne savent en général pas quoi faire. Moi je sais " Génie du timing. L'illustration parfaite du timing de Monnet se révèle le mieux lors de son projet de création d'une Europe communautaire avec Schuman.
Il se disait d'un naturel déterminé et non pas optimiste. Il puisait son inspiration chez Ibn Séoud qui avait dit : " Pour moi tout est un moyen même l'obstacle. "
Pour Monnet, les hommes politiques ayant dépensé beaucoup de leurs forces pour arriver au pouvoir, perdaient toute imagination et toute concentration d'esprit devant l'étendue et la difficulté des problèmes à résoudre. Alors Monnet arrivait, sans ambition personnelle, sans désir de prendre la place de l'interlocuteur qui, lui, savait cela, et il donnait ses conseils d'un ton calme, mais assuré, puis la mécanique de la répétition, " le martèlement d'idée simples ", comme il disait, se mettait en route. Il pensait que si les hommes et les femmes ne peuvent pas changer la nature humaine, ils sont en mesure de faire naître en instaurant de nouvelles règles et institutions-de nouvelles manières de penser et d'agir susceptibles d'influencer profondément les positions et les comportements politiques et économiques.
Il refuse toujours des postes politiques. Des postes de ministre lui sont proposés, certain le font réfléchir à l'éventualité d'une candidature aux élections présidentielles. Il restera fidèle à l'ombre qui lui permettait d'inspirer ses vues non-conformistes, pragmatiques et visionnaires qui ont bouleversé la vie des Européens.
Pendant plus d'un demi-siècle, Monnet à tranquillement influencé les grandes décisions prises par son pays et ses alliés grâce à son pouvoir de persuasion, de sa logique et son intuition, toujours mises au service de certains principes qui sont le thème de ses Mémoires ouvrage fortement recommandé " à tous les jeunes, à tous les hommes, à toutes les femmes qui veulent comprendre et vivre l'action ".
L'Europe Communautaire était pour Monnet " le moyen pour l'organisation de la paix " et " une étape vers le monde de demain ". Sa conception reposait sur le principe d'égalité totale entre les états partenaires. Aujourd'hui encore, ses initiatives demeurent d'une surprenante actualité au moment ou l'on s'efforce d'imaginer l'union des hommes et des civilisations dans le monde de demain.