
La vie et l’œuvre de Jean Monnet offrent une inspiration pour toute action pacificatrice dans le monde. Peu connu, ce marchand de Cognac reconverti en alchimiste de la paix a toujours agi dans les coulisses, désintéressé par les titres et les lauriers mais déterminé à œuvrer pour le bien commun de tous. Grâce à son esprit de synthèse hors du commun et sa vision planétaire il gagnera la confiance d'un nombre de grands acteurs politiques, economiques, industriels et médiatiques faisant de lui le " premier citoyen du monde ". De plus, sa vie aux quatre coins du monde est une aventure digne d'un roman de Jules Verne.
Cette section regroupe des entretiens et des conversations avec des proches collaborateurs de Jean Monnet.
> FRANCOIS DUCHÊNE
(né à Londres, 17 février 1927 – 12 juillet 2005)
Journaliste et écrivain britannique. Attaché de presse de la Haute Autorité de la CECA. Correspondant de The Economist à
Paris. Directeur du Centre de documentation du Comité d'action pour les Etats-Unis d'Europe. Editorialiste de The Economist. Directeur de l'International Institute for Strategic Studies.
François Duchêne a publié une biographie sur Jean Monnet intitulée : "Jean Monnet : The First Statesman of Interdependence” (New York/ London : Norton, 1994)
// Interview par Benjamin Chassaing, Brighton, Angleterre. Mars 2001 //
Benjamin Chassaing : Quel regard portez vous sur la relation entre la France et l’Angleterre ?
François Duchêne : Je trouve que les britanniques sont désobligeants envers les français. Pour eux on dirait que ce qui compte vraiment, c’est d’avoir battu Louis XIV et Napoléon…..Mais c’est en Russie que Napoléon a perdu et seulement 10 pour cent de l’armée qui a battu Louis XIV était britannique …. Le français est toujours l’étranger de choc içi ! Il y a une obsession de la France. Cela se remarque dans les sections du courrier des lecteurs des quotidiens britanniques. Les anglais veulent toujours s’en prendre aux français. Il y a une arrogance inconsciente et profonde. L’insularité Britannique est un problème …
B.C : Il y a quand même eu des choses positives…..
F.D : Oui. Pour le construction européenne, je reconnais que le Single Act de Thatcher est très important …. Mais on aurait pu faire tellement plus…..
B.C : Vous qui avez travaillé pendant longtemps avec Jean Monnet, qu’est ce qui vous a marqué le plus chez lui ?
F.D : Jean Monnet avait une capacité de création exceptionnelle. Cela n’était pas une méthode contrairement à ce qui est souvent dit, il arrivait a créer des réactions en chaîne. L’Europe s’est construite de crises en crises. L’Europe du terminus sera déterminée ainsi. Pour Monnet, il fallait dépasser l’état nation avec une commission qui représente l’intérêt commun. Pas de formules ni de recettes. Il avait une capacité a voir les choses simples. Pour moi c’est lui qui a le plus marqué la IVème république. Entre 1946 et 1958, il y a eu le plan Monnet et le plan Schuman que nous lui devont. C’est l’intérêt public qui l’intéressait avant tout. Ce n’est pas un aventurier mais disons un entrepreneur de l’intérêt public. Il ouvrait toujours des horizons
B.C. Donc pas de « méthode Monnet » mais alors qui était il ? un éminence grise ?
F.D : Paul Delouvrier, un proche collaborateur de Jean Monnet, disait qu’une éminence grise était l’agent de quelqu’un d’autre. Ce n’est pas son cas. Jean Monnet était autonome. On ne comprendrait rien à Monnet si on n’acceptait pas que, bien qu’il eût passé toute sa vie, ou presque, à manœuvrer dans les antichambres du pouvoir, il n’avait pas du tout la mentalité d’un mandarin. Au contraire, il était en quelque sorte étranger aux administrations qu’il pénétrait et, en effet, il n’en a jamais fait partie d’une manière permanente ou orthodoxe. Ce qu’il cherchait à traduire dans les faits, c’était des initiatives, tels les Etats-Unis d’Europe, qui viendraient naturellement à l’esprit de l’homme moyen, mais paraîtraient souvent naïves aux habitués de la politique ou de l’université.
B.C : Comment se passait les séances de travail avec lui ?
F.D : On travaillait très dur. Trop parfois. Tous ses assistants l’adoraient. Pourtant il pressait ses assistants comme des citrons. Il était tyrannique mais humain. Il ne s’inclinait que devant la maladie ou la tragédie mais preuve a l’appui.
B.C : Jean Monnet était il un homme modeste ?
F.D : Non, je ne dirai pas modeste mais plutôt en retrait. Il avait cette incroyable force créatrice. Il était extrêmement confiant en lui.
> FRANCOISE GIROUD
Journaliste, écrivain et femme politique, Françoise Giroud est née en 1916 de parents turcs installés en France. Avant de devenir journaliste, elle est scripte, scénariste, dialoguiste pour une trentaine de films. De 1945 à 1953, elle dirige la rédaction du magazine Elle, puis fonde avec Jean-Jacques Servan-Schreiber l’hebdomadaire L’Express qu’elle dirige jusqu’en 1974. Au plan politique, elle devient secrétaire d’État, d’abord chargée du ministère de la Condition féminine en 1976 et 1977 et, ensuite, du ministère de la Culture. Après avoir quitté la politique active en 1979, elle publie une douzaine d’ouvrages dont plusieurs biographies de femmes parmi lesquelles celles d’Alma Mahler et de Marie Curie.
// Interview à Paris, mercredi 8 août 2001 //
Benjamin Chassaing : Vous étiez assise à coté de Jean Monnet lors d’un déjeuner donné en son honneur pour saluer la publication de ses Mémoires …quels souvenirs en gardez vous ?
Françoise Giroud : Oui …. Ce style de réjouissance n’était pas du tout son style. Je me souviens qu’il repoussait depuis des années le projet de raconter sa vie, si extraordinaire à tous égards, et même extravagante. Quand j’ai tenté de l’en persuader, il m’a répondu : « quand on commence à penser à ses Mémoires, c’est qu’on est mort. Il faut regarder en avant, pas en arrière. » Il avait alors plus de quatre-vingts ans…. Je comprends que vous soyez passionné par cet homme. Il était ce qu’on appelle au théâtre un anti héros. Qu’est ce qui vous attire en lui ?
B.C : ….sa vie au quatre coins du monde. Il représente pour moi un Tintin des affaires internationales….Vous le connaissiez bien ?
F.G : (long silence). Il disait qu’il m’aimait bien parce que je m’exprimais avec moitié moins de mots que tout le monde. Je me souviens, il m’emmenait déjeuner chez Prunier, son restaurant favori, et alors il me racontait tout un tas de choses.
B.C : Que vous racontait il ?
F.G : (sourires et long silence). Il me parlait d’épisode mirobolant de son existence…Il me parlait de sa femme Silvia…. De la façon dont il l’avait enlevé pour partir en Chine. Il était su exotique….Vous devriez en parlait avec François Fontaine…. - (je suis alors un peu embarrassé car François Fontaine est décédé depuis quelques années)
B.C : Vous voulez dire Pascal Fontaine, son fils ?
F.G : Non. François Fontaine, c’est lui qui a rédigé les Mémoires de Monnet….
B.C : ….et justement ses Mémoires, qu’en pensez vous ?
F.G : J’ai beaucoup regretté qu’il ait fait quasiment l’impasse sur tout ce qui lui aurait donné un éclairage humain. Son livre est irréprochable, mais il est froid, sec. Par souci de rester sur les cimes ou de laisser une statue ? J’ai peine à le croire….
B.C : Un journaliste américain a dit de Monnet qu’il était l’inconnu le plus célèbre au monde !
F.G : (rire). Oui….Curieusement il est à la fois illustre et peu connu des français. De Gaulle le détestait alors que son action avait été décisive pendant la guerre. Il l’appelait l’inspirateur sur le mode sarcastique. Un jour Monnet lui avait écrit : « Il faut que vous soyez le premier président de l’Europe Unie, Adenauer sera le second. » De Gaulle l’a convoqué. Ils ont eu une très longue conversation… après quoi De Gaulle rapporta l’essentiel de ce tête-à-tête à deux membres de son cabinet en s’écriant goguenard : « Après tout, si l’Allemagne veut devenir française…. » Il s’est beaucoup trompé sur Monnet.…Parmi les quelques politiques français de grande envergure, ce marchand de cognac enterré aujourd’hui au Panthéon est certainement le plus exotique. Jamais ministre, jamais élu, commissaire au Plan après la guerre quand il fallait tout reconstruire, il a commencé à édifier l’Europe, je ne dirais pas tout seul, ce serait très exagéré, mais il en fut à la fois l’ame et le bûcheron. Je l’admirais beaucoup ….
> MAX KOHNSTAMM
Max Kohnstamm est né en 1914 aux Pays Bas. Après la deuxième guerre mondiale, durant laquelle il passe plusieurs mois dans un camp de concentration, il devient secrétaire privé de la Reine Wilhelmine des Pays-Bas. Secrétaire général de la Haute Autorité de la Communauté européenne du charbon et de l'acier. Vice-président du Comité d'Action pour les Etats-Unis d'Europe. Président de l'Institut universitaire européen de Florence.
// Inteview téléphonique le mardi 7 juin 2005 //
B.C : Max Kohnstamm que pensez vous de la situation actuelle après les rejets du TEC par la France et par la Hollande ?
Max Kohnstamm : Je ne suis pas pessimiste. Regardez les articles dans le Finantial Times de ces derniers jours. Il y a 2 très bons articles : « stop lying about Europe” ainsi que l’article “Crisis on EU seen as a chance for fresh start” Ces articles venus du Royaume-Uni sont positifs. Ce sont de bonnes nouvelles.
Une chose est claire au moins : Nos gouvernements depuis de nombreuses années n’ont jamais vraiment voulu expliquer ce qu’était que cette Europe que nous construisons.
Ce débat était, à un moment donné, nécessaire. La crise en France est plus profonde qu’aux Pays-Bas. Cela me rappelle le livre de François Fontaine dans les années 60 sur la France : «la nation frein ». J’ai toujours espéré que cela se passerait « doucement » mais finalement cette crise était probablement indispensable.
B.C : Quel est votre sentiment sur la poursuite du processus de ratification ?
M.K : A ce stade, on n’a aucune influence sur le fait de continuer le processus de ratification. Je suis assez favorable à ce que l’on continue. Je reconnais que cela pourrait mal se passer. Je trouve que ce serait assez anti-démocratique de refuser que les autres pays puissent se prononcer maintenant quand 10 pays membres ont ratifié ce traité. Ces 10 pays représentent la moitié de la population de l’Europe.
B.C : Ce sont aussi aux gouvernements de décider ce qu’ils veulent faire, regardez la situation au Portugal….
M.K : Oui c’est vrai. Ce qui est fait en Angleterre par exemple, n’est pas bête. Ce n’est pas maintenant qu’il faut fixer la date du referendum. La chose la plus importante, c’est qu’il faut affirmer clairement que l’on va continuer tout simplement sur les bases du Traité de Nice, qui ne sont pas des bases idéales ! La Commission n’a aucune possibilité de ne pas remplir sa mission.
C’est amusant de voir au milieu de tout cela la décision des Suisses de voter maintenant leur entrée dans le marché commun !
Vous savez, toutes les affaires européennes ont toujours été poussées et continueront d’être poussées par la nécessité. Cela continuera ainsi !
Le coté dramatique sera assez rapidement oublié. On a perdu un certain nombre de points qui étaient des pas en avant… Mais quand on regarde en arrière, l’échec de la Communauté Européenne de la Défense en 1954 était une situation beaucoup plus dangereuse car ce qui existait à ce moment là, n’était que le charbon et l’acier. Aujourd’hui l’engrenage nous a déjà tellement bien servi que le processus va continuer. Ce qui est dommage, c’est que ça va prendre quelques années avant de régler nos problèmes de politique intérieure en Europe et que la position de l’Europe dans le monde est essentielle. Mais en Hollande par exemple, dans ces débats on a fait comme si la Chine n’existait pas et comme si l’Inde n’était accessible que par la route de la soie…(rires)
B.C : est-ce que Jacques Chirac peut encore avoir un peu de crédibilité en Europe ?
M.K : Il n’y a rien a espérer de Chirac malheureusement ….. il a un ministre de l’intérieur qui va le quitter dans un an pour se lancer dans la course présidentielle. Je ne comprends pas son fil conducteur. Chirac avait dit clairement qu’on ne pouvait pas être ministre et président de parti a la fois……maintenant c’est oublié c’est ça ? (rires)
B.C : Il faut espérer que le renouveau qui pourra sortir de tout cela ne soit pas une remise en cause d’un certain nombre de progrès….
M.K : Il ne faut pas essayer de faire des petits arrangements avec, par exemple, le Commissaire espagnol qui pourrait partir et on mettrait à sa place Solana etc. Il ne faut pas duper la population. Il faut essayer de s’organiser pour continuer. Ce n’est pas la fin de l’affaire, c’est la fin d’une période et il faut continuer ce débat. Le débat est le début de quelque chose. Cette affaire est chargée d’émotion. Il y a eu un très grand rôle de la politique intérieure. Ne pas oublier que ce gouffre entre l’opinion publique et Bruxelles n’est certainement pas plus grand que le gouffre de presque chacun de nos gouvernements avec son opinion publique. Il y a beaucoup de choses a régler à l’intérieur de l’Europe et on ne se rend pas compte qu’il y a un marché mondial sans aucunes réglementations
Il faut écrire des articles et occuper le terrain du débat pour un « fresh start ». Il faut ressortir les choses positives de ce débat. Je n’ai aucune idée de ce que va faire Sarkozy demain et chez les socialistes je ne comprends pas ce qui a poussé Fabius à prendre une telle position.
Je veux vous dire une dernière chose, très importante a mes yeux, mon « hobby horse » c’est la privation de la puissance de détruire, et vous savez, les gouvernements ne vont pas beaucoup changer, ni les parlements, sur ce sujet. Il faut avancer sur un autre front, avec les ONG, les groupes de réflexions « think tanks » etc. C’est un travail qui prendra du temps mais qui est indispensable à l’intérieur de nos pays, plus que les questions institutionnelles immédiates.